Archive for septembre, 2007
Le programme nucléaire iranien : un instrument de la politique étrangère de l’Iran ?
Depuis 2003, le programme nucléaire iranien a fait couler beaucoup d’encre et inquiète le monde. Les dirigeants iraniens ont agi avec opportunisme depuis 2003 et ont réussi à faire de l’Iran un partenaire quasi incontournable dans la région. En quoi le programme nucléaire iranien est-il un instrument de la politique étrangère de l’Iran ?
La semaine dernière l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et la République islamique d’Iran (RII) se sont accordés sur leur plan de travail visant à résoudre les interrogations sur le programme nucléaire iranien. Mohammed El-Baradei a déclaré, en marge d’une réunion du Conseil des gouverneurs de l’AIEA, que c’était la première fois que l’Iran avait donné son accord à un plan de travail visant à résoudre les sujets en suspens ; ce qui était « un pas important dans la bonne direction »[1]. Il a également renouvelé son appel à un double-arrêt, celui des sanctions et des activités d’enrichissement, afin de laisser la place à la négociation. Plusieurs pays ont salué ces accords : le Brésil, la Chine et d’autres pays du Mouvement des non-alignés ont exprimé leur satisfaction à voir privilégiée la négociation[2]. Ces félicitations sont de petites victoires diplomatiques pour l’Iran, qui sort ainsi peu à peu de son isolement sur la scène internationale. Comment l’Iran a-t-il réussi à faire de son programme nucléaire une des composantes de sa politique étrangère ?
Le rôle du programme nucléaire en diplomatie
Selon Nader Barzin, la divulgation en 2003 de la capacité d’enrichissement de l’Iran sert ses propres intérêts. En rendant public son programme nucléaire – après des fuites sur celui-ci dans la presse – l’Iran profite d’un environnement diplomatique international favorable pour servir son dessein. Les Etats-Unis, en position difficile dans la région et vis-à-vis de ses partenaires, se voient obligés d’admettre les développements iraniens. Ce programme nucléaire sert également de « capacité de dissuasion virtuelle » contre les menaces extérieures que ressent l’Iran. Il permet aussi à la RII de montrer « sa bonne citoyenneté internationale »[3]. L’Iran, agissant dans le cadre du TNP, se place dans le cadre du droit international. En acceptant récemment de signer un protocole visant à clarifier les buts poursuivis par son programme nucléaire, la RII montre sa bonne volonté pour aller plus loin dans ce sens. Parallèlement, certains dirigeants iraniens fustigent toujours l’attitude des Etats-Unis vis-à-vis du droit international. Dans son dernier sermon du vendredi, le guide suprême, Ali Khamenei, a même souhaité voir les Etats-Unis traduits devant un tribunal international pour leur conduite en Irak[4]. Pour Tariq Ali, c’est l’Iran qui est le principal bénéficiaire des actions américaines en Irak. L’écrivain pakistanais pense en effet que l’Iran est le principal bénéficiaire de la guerre contre le terrorisme. En ne participant pas aux actions américaines en Afghanistan et en Irak, ils ont laissé les Etats-Unis s’occuper des Talibans et de Saddam Hussein, ennemis de Téhéran. Les Iraniens, opportunistes, cherchent maintenant à profiter de la situation de faiblesse de Washington, qui s’est empétrée en Irak et en Afghanistan. Et la tension monte entre les deux puissances[5].
L’Iran n’a de cesse aujourd’hui de faire reconnaître à la communauté internationale son droit à développer une technologie nucléaire civile. Et ce malgré l’opposition virulente des Etats-Unis, et maintenant de la France. Bernard Kouchner le dimanche 16 septembre, s’est tourné vers la « rhétorique martiale » selon la ministre autrichienne des Affaires étrangères, Ursula Plassnik[7]. Le lundi 17 septembre, Reza Aghazadeh, rappelait dans une déclaration à la 51e conférence générale de l’AIEA les justifications de l’attitude iranienne sur le sujet du nucléaire. Le programme nucléaire a démarré à l’époque du Shah, suite à la préoccupation de trouver une source d’énergie alternative au pétrole. Aghazadeh a également évoqué le contentieux Eurodif. Selon l’accord initial, cette participation de l’Iran, à partir de 1975, dans l’usine européenne d’enrichissement de l’uranium lui donnait droit à une partie de la production d’uranium enrichi à Tricastin. Cet accord ne sera jamais respecté, et donnera lieu à des tensions diplomatiques et à des attentats en 1985-1986. Le discours d’Aghazadeh souligne ensuite la fierté iranienne de devenir une nation développée malgré les obstacles qui lui ont été opposés depuis cinquante ans[6]. Aghazadeh rappelle encore le droit international, selon lequel l’Iran a le droit de développer sa propre technologie nucléaire à usage civil, et invite les Occidentaux à ne pas choisir la confrontation, mais la coopération et la négociation.
L’Iran profite de toutes les opportunités pour gagner du terrain
Les Iraniens multiplient le recours à la patience en alternant la bonne volonté et la fermeté dans leur position face à la communauté internationale. Alors que le temps continue à s’écouler, l’Iran continue à poser les jalons de sa course au statut de puissance internationale. Sur le plan économique, son marché intérieur intéresse les Chinois et les Européens. Renault a par exemple lancé avec succès la Tondar-90, une Logan fabriquée en Iran en juin 2007 [8]. Les produits iraniens ont acquis une place prépondérante en Irak. Les ressources gazières iraniennes intéressent l’Arménie, la Géorgie, l’Inde ou la Chine. Les ressources pétrolières, et la position de l’Iran au sein de l’Organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) lui permettent d’essayer d’influer sur les prix du baril de pétrole. L’Iran, sous le coup de sanctions économiques depuis l’adoption des résolutions 1737 et 1747 du Conseil de sécurité, applique en retour des sanctions économiques. Le ministère iranien du pétrole a récemment décidé que la participation de Total au projet gazier South Pars devait être reconsidérée, et ce quelques temps après le retrait de plusieurs grandes banques françaises en Iran.
Selon un document de l’Organisation des Nations unies (ONU), l’Iran planifierait même de porter sa candidature à un siège de membre temporaire du Conseil de sécurité en 2009. Selon certains diplomates, cette candidature semble être une provocation alors que des résolutions de ce même Conseil de sécurité visent la RII[9].
L’Iran, comme l’Occident, manient la carotte et le bâton depuis presque cinq ans au sujet du nucléaire iranien. Deux idées se partagent la scène, à tour de rôle. L’une est celle de la confrontation ; l’autre celle de la coopération internationale. La confrontation, au vu des déclarations récentes en provenance des Etats-Unis, de la France ou de leurs partenaires, trouve de plus en plus d’adeptes dans les gouvernements occidentaux.
Début septembre 2007, Ali Akbar Rafsandjani, ancien président de l’Iran et ancien adversaire de Mahmoud Ahmadinejad à la course à la présidence, a été élu à la tête de l’Assemblée des experts. Rafsandjani est un réformiste, et selon certains analystes, sa victoire représente un tournant majeur dans la politique iranienne. L’Assemblée des experts, une institution-clé du régime iranien, est désormais divisée en deux factions[10]. Celle de Rafsandjani et des réformistes, partisans de la négociation et de l’ouverture, et ceux de Ahmad Jannati, le mentor de l’actuel président Ahmadinejad, partisans d’une ligne dure. Rafsandjani pourrait mettre à profit sa nouvelle charge pour atténuer les positions d’Ahmadinejad, particulièrement en politique étrangère.
L’Iran et les Etats-Unis, en adoptant un discours relevant d’une morale guerrière, se poussent mutuellement dans un guerre à mort. N’étant pas en capacité de s’exterminer l’un l’autre, les deux pays se livrent à une guerre larvée, faites de déclarations fracassantes, d’enlèvements, de déstabilisation. Et quand d’autres pays se joignent à cette vendetta, cette guerre pourrait devenir interminable.
Notes :
[1] : IAEA Staff Report, Board of Governors Considers Safeguards Implementation in Iran. IAEA Chief Talked to the presse on latest developments, 12/09/07
[2] : Dépêche IRNA : Brazil backs Iran-AIEA agreement, 16/09/07. Voir aussi Daily Times, « China welcomes Iran-AIEA deal », 14/09/07
[3] : L’économie politique de développement nucléaire en Iran, Nader Barzin, thèse en socioéconomie de développement de l’EHESS, 2004
[4] : Dépêche IRNA, Supreme Leader : US should be tried at an international court, 14/09/2007
[5] : Interview avec Tariq Ali, Inter Press Service, 16/09/07
[6] : Aghazadeh remonte implicitement à la crise survenue suite à la nationalisation du pétrole par Mossadegh en 1953, évènement qui a marqué l’histoire iranienne sur la scène internationale. Voir son discours complet sur le site de l’IRNA
[7] : « Iran : le chef de l’AIEA appelle au calme », Le Figaro, 17/09/2007
[8] : « First Iranian-made Renault Logans hit the road », Middle East Times, 13 juin 2007
[9] : MP terms negotiation Iran’s main strategy to solve nuclear issue, Dépêche Fars News Agency, 17/09/2007
[10] : Kimia Sanati, Rafsandjani, the man to watch, Inter Press Service, 14/09/2007
Article originellement publié sur AgoraVox.fr le 20 septembre 2007





