Archive for the ‘1 photo, 1 histoire’ Category
Une photo, une histoire # 27 : Des cibles bien identifiées ?
Contexte : Patras, en marge des manifestations célébrant le premier anniversaire de la mort d’Alexandros Grigoropoulos, 6 décembre 2009.
Les évènements récents qui ont secoué la Grèce, les manifestations, les bombes posées par les anarchistes, la mort d’un réfugié afghan de 15 ans, par erreur, m’ont rappelé les scènes auxquelles j’avais assisté en décembre 2009 à Patras et à Athènes. Une occasion de ressortir une photo d’archives pour se remémorer la situation en Grèce.
Le 22 mars 2009, trois bombes explosent dans Athènes, revendiquées par la « Conspiration des Cellules de Feu ». Elles visent le siège d’un groupe néo-nazi, le domicile d’un responsable pakistanais et un centre de la police des étrangers. Le groupe anarchiste entend ainsi dénoncer le débat en cours sur l’immigration. Lors de mon voyage en Grèce afin de travailler sur la question des migrants afghans, j’avais déjà eu l’occasion de sentir ces tensions autour de l’immigration. Les groupes néo-nazis la combattent, parfois violemment. Les policiers n’acquittent que leur mission de répression. Les migrants sont parfois pris au piège de la Grèce et du règlement Dublin II. Ajoutez à cela le contexte d’une crise globale, d’effets désastreux sur l’économie grecque et voilà réunis les conditions de l’agitation et des grèves qui secouent la Grèce depuis quelques semaines.
Les groupes anarchistes grecs semblent organisés depuis un bon moment et j’avais été surpris de voir leur capacité d’opposition aux forces de police. Lors de la manifestation à Patras célébrant le premier anniversaire de la mort d’Alexandros Grigoropoulos, le 6 décembre 2009, je m’étais retrouvé par hasard sur le passage du cortège, accompagné des afghans que je suivais alors. Leur premier réflexe fut de prévoir la casse et l’arrivée de la police puis de regagner leurs pénates dès que les pierres ont commencé à pleuvoir sur le bureau de poste voisin. Je restais pour suivre les manifestants, dont une bonne partie étaient de tendance anarchiste et portaient les insignes rouge et noir de leurs convictions politiques.
Une fois la colère du groupe déclarée, toute les institutions financières de l’avenue traversée par la manifestation ont été prises pour cibles. Le chaos était organisé puisque certains s’occupaient de récupérer du matériel urbain, de trouver des projectiles en détruisant les trottoirs pendant que d’autres se chargeaient d’utiliser ces armes contre les façades des banques ou les distributeurs de billets. Aucun vol n’a eu lieu d’après ce que j’ai vu, juste une volonté d’incapaciter les banques et de rendre plus difficiles leurs opérations. Après quelques dizaines de minutes de frénésie et quelques cocktails molotovs lancés, les sirènes des pompiers et de la police commencent à se faire entendre dans la ville. Le noyau des manifestants anarchistes se retranche vers le grand immeuble squatté et bardé de banderoles revendicatrices en centre ville, certains ayant pris soin d’enflammer des poubelles au milieu des rues alentours. Le plus étonnant dans ces scènes était sans doute l’attitude des autres habitants, qui semblaient habitués à ce genre de débordements. En attendant l’arrivée des pompiers, une femme avait pris son tuyau d’arrosage et essayait d’éteindre la poubelle brûlant trois étages sous son balcon.
Aujourd’hui la situation en Grèce se fait plus tendue. La colère monte dans toutes les couches de la population, chez les fonctionnaires, chez les retraités. Chez les militants anarchistes et chez les jeunes. Selon un photojournaliste anglais basé à Thessalonique, « A côté des grèves et des manifestations publiques, il y a aussi la crainte que l’agitation sociale montante ne déclenche une répétition de la révolte prolongée un mois durant qui a balayé le pays en décembre dernier à la suite de la mort d’un adolescent, qui aurait été abattu par la police au centre d’Athènes ».
Plus d’infos sur les émeutes de 2008 en Grèce ? Par ici.
Une photo, une histoire # 26 : Un paradis en sursis ?
Contexte : Stock Island, dernière île avant Key West, Floride.
L’Archipel des Keys, un chapelet d’îles coraliennes au sud de la Floride, ne surmonte l’Océan Atlantique et la Golfe du Mexique que de 5,50 mètres à son point le plus haut. L’histoire géologique de ces îles est faite de submersions et d’expositions aux éléments, depuis des centaines de milliers d’années. Ancien récif coralien émergé, ces îles au sud de la Floride sont le paradis des pêcheurs et des amateurs de plongée, sur plus de 150 kilomètres au sud de Miami.
Composé de plus de 1700 îles et îlots, cet archipel abrite plus de 80 000 personnes qui vivent dans un petit paradis : le climat est tropical, les eaux turquoises et le soleil brille toute l’année. Cependant, ce petit paradis américain pourrait bien être en sursis.
Depuis 1913, l’amplitude des marées sont mesurées à Key West, l’île la plus à l’ouest de l’archipel. Elles n’ont pas cessé d’augmenter depuis lors. Habitués aux ouragans, les habitants des Keys ont appris à vivre avec les inondations de leurs îles. Un grand nombre de maisons sont construites sur pilotis, et celles qui ne le sont pas sont surélevées d’un peu plus de deux mètres pour satisfaire aux conditions d’assurance contre les inondations. Mais que pourrait-il se passer si les niveaux des océans continuaient à monter ?
La végétation et l’aspect des iles changeraient. La mangrove gagnerait du terrain sur la forêt, et certaines maisons deviendraient inaccessibles. Chaque inondation causée par des tempêtes tropicales s’étendrait un peu plus sur les terres. Les grandes marées ou les pluies importantes inonderaient des zones habitées, comme sur cette photo prise en février 2010, un lendemain de grandes pluies.
Les habitants restent tout de même optimiste. Même si les eaux montaient, ils continueraient à s’adapter pour continuer à vivre dans leur paradis. Ils feraient des pilotis plus hauts, réhausseraient leur maison, iraient faire les courses en bateau. Mais ils ne sont pas prêts à abandonner leur retraite dorée dans ce petit coin paradisiaque des Etats-Unis. Au moins, ils ont déjà pris conscience de l’importance de protéger leur environnement pour pouvoir profiter de leurs îles. Mais pour combien de temps ?
Une photo, une histoire #25 : Retraités et dominos
Contexte : Club de dominos sur la Calle Ocho à Miami, un dimanche d’hiver.
Je me balladais un dimanche après-midi dans Little Havana, le quartier historique où s’étaient implantés les cubains arrivés en Floride après la prise du pouvoir par Fidel Castro à Cuba. Le quartier de la Petite Havane est principalement situé autour de la 8ème rue, qui est maintenant appelée par son nom espagnol de Calle Ocho. De fait, avec le nombre d’émigrés de Cuba et de toute l’Amérique du Sud installés à Miami, l’espagnol est la seconde langue parlée en Floride. Dans certains quartiers, comme à Little Havana, c’est même la première langue. La vie ressemble d’ailleurs à la vie dans les pays sud-américains, si ce n’était l’architecture et l’urbanisme qui rappellent bien qu’on est aux Etats-Unis.
Descendant la calle Ocho, je remarquais un petit parc sous des arbres d’où provenait un bruit inhabituel. Clic, clic, clac, du plastique qui heurte du plastique. Des discussions animées en espagnol. Je passais la porte du parc pour me retrouver dans un club de dominos. Cet endroit, appelé Domino Park, ne me mis pas à l’aise quand je vis une pancarte près de l’entrée. L’accès était censé être réservé aux plus de 55 ans. Quand je voyais les tables, je compris que les règles faisaient référence aux joueurs de dominos, qui avaient tous les cheveux blancs et avaient vécu l’exil.
Autour d’une quinzaine de tables, spécialement conçues pour jouer aux dominos, de cubains étaient assis et jouaient des parties animées. 4 personnes par table, un gros paquet de dominos, une feuille et un crayon pour noter les scores, et des spectateurs attendant leur tour tout en commentant l’actualité cubaine et la condition des migrants cubains. Je restais un moment fasciné par le bruit des dominos claquant sur la table et les éclats de voix en espagnol, j’étais transporté dans un autre pays, 150 kilomètres au sud de l’oncle Sam. Je profitais de mon voyage virtuel à Cuba pour vous ramener cette photo.
1 Photo, 1 Histoire#24 : Les oliviers d’Athènes
Contexte : sur le Parthénon, le temple des Caryatides.
Pour cette histoire, je mixe la grande et la petite. Alors que j’étais à Athènes au mois de décembre, on me racontait l’histoire légendaire de la fondation d’Athènes.
Alors que nous étions en train de faire un tour d’Athènes by-night, j’apprenais la légende qui donnait son nom à la ville d’Athènes, depuis la colline du Lycabète, qui offre une jolie vue sur le Parthénon.
Alors que le village qui allait devenir Athènes venait d’être fondé, la déesse Athéna et Poséidon voulait tous deux prendre la ville sous leur protection, puisque le Destin avait décidé qu’elle deviendrait la ville la plus puissante et la plus prospère de toute la Grèce. Les deux dieux s’opposaient sur cette protection, et même Zeus ne réussit pas à les mettre d’accord. Athéna proposa de laisser décider les habitants de la ville. Le peuple se réunit donc sur l’Acropole et déciderait en fonction du cadeau que chacun des Dieux allait offrir à la ville. Poséidon donna un cheval et Athéna donna un olivier.
Un ancien, représentant le peuple d’Athènes, prit la parole et dit que les deux cadeaux étaient dignes d’être acceptés. Cependant, le cheval représentait la puissance acquise par la guerre alors que l’olivier représentait la richesse acquise par la terre et la paix. Parce que le résultat de la guerre était plus incertain, et parce que la paix apportait des richesses jugées plus durables, les athéniens choisirent l’olivier, don d’Athéna, qui donne ainsi son nom à la ville d’Athènes.
C’est ainsi que l’olivier devint le symbole d’Athènes. Quand je me promenais sur le Parthénon, quelques jours après avoir entendu cette histoire, je trouvais que cette image d’un olivier poussant au flanc du temple des Caryatides représentait bien l’Athènes éternelle, propriété du peuple grec autant que du monde occidental.
1 Photo, 1 Histoire #23 : Leçon de drague à l’iranienne
Contexte : Passage Qaem, un centre commercial du nord de Téhéran.
En Iran, la vie est différente. Pas seulement parce que la culture est différente, mais aussi parce que la loi règlemente des affaires privées auxquelles les législateurs des autres pays n’auraient pas pensé. Il est, entre autres, interdit de fréquenter une personne du sexe opposé avec qui on n’est pas marié ou avec qui on n’a pas de liens filiaux. Alors comment font les gens pour se rencontrer et se marier me demanderez-vous ?
La solution traditionnelle, c’est de laisser les familles s’arranger entre elles. Cette solution a de moins en moins court. Sinon, comme dans tous les pays du monde, les garçons et les filles se rencontrent, se connaissent et finissent par avoir une relation amoureuse. Certes. Mais la loi iranienne oblige à des contorsions et des techniques de contournement tout à fait spéciales. Puisqu’il est difficile pour un garçon et une fille de s’aborder dans l’espace public quand ils ne se connaissent pas, les rencontres se font en plusieurs étapes.
Les centres commerciaux et les food courts où se retrouvent la jeunesse dorée de Téhéran servent de théatre à ce ballet des sentiments. Des groupes de filles et de garçons déambulent en faisant du lèche-vitrine et se croisent et se recroisent. Des regards et des sourires s’échangent. Au bout d’un moment, on peut voir un jeune homme tendre une carte de visite à une demoiselle qui lui plait. Ou l’inverse. Ils pourront ainsi se contacter par téléphone ou par messagerie instantanée et faire plus ample connaissance. S’ils se plaisent, ils pourront alors décider de sortir dans un des cafés ou petits restaurants discrets, à l’abri des regards inquisiteurs des représentants de la loi.
Le ballet des jeunes filles et des jeunes hommes était tel que je l’ai vu ce jour-là au passage Qaem, un centre commercial du quartier de Tajrish, au nord de Téhéran. Observer le ballet depuis les claires voies ouvertes d’un étage à un autre me permettait de mieux observer le manège, qui devenait évident. Un autre jour, le même genre de scène se déroulait devant mes yeux, mais je n’ai pas pu le conserver en images. Une voiture de jeunes hommes était prise dans les embouteillages à côté d’une voiture de jeunes filles. Il faisait chaud, les fenêtres étaient ouvertes et le trafic vraiment bloqué. Les garçons entamèrent donc la conversation sans quitter leurs sièges, jusqu’au moment ou le conducteur passait son bras par la fenêtre pour tendre un bout de papier, sur lequel il avait sûrement griffoné son numéro de téléphone, à la passagère de la voiture voisine.
Peu importe les barrières imposées par la loi, l’Homme pourra toujours trouver un moyen de les contourner s’il doit le faire.
1 Photo, 1 Histoire #22 : quand le marché se termine
Contexte : à la tombée de la nuit, le marché hebdomadaire se termine dans les rues d’un quartier populaire d’Athènes.
Le dernier billet de cette série était consacré aux migrants afghans faisant leurs achats sur un marché d’un quartier populaire du centre d’Athènes. Quand le marché se termine, à la tombée de la nuit, la routine des achats prend fin et une autre se met en place : la récupération des invendus.
Les exilés afghans qui habitent à Athènes sont dans une situation économique extrêmement difficile. Certaines familles ont épuisé leurs économies en voyageant depuis l’Afghanistan jusqu’ici. Le paiement des passeurs et de la nourriture depuis leur départ ont fait fondre le pécule qu’ils avaient constitué pour venir en Europe. Même si d’autres familles gardent de l’argent de côté pour payer les prochains passages vers l’Europe du Nord, les exilés afghans sont obligés de vivre d’expédients pendant tout leur séjour à Athènes. Les hommes trouvent parfois une journée de travail au noir dans le bâtiment ou l’agriculture en se rassemblant à un endroit où les patrons grecs viendront chercher la main d’oeuvre nécessaire. Les salaires sont très bas, les patrons pas toujours honnêtes. Les dépenses en Euros sont lourdes pour des gens qui ont épargné en Afghanis. Les institutions caritatives sont peu nombreuses en Grèce (l’église orthodoxe n’est pas vraiment reconnue pour sa pratique de la charité, d’après plusieurs grecs). De sorte que la récupération des invendus sur le marché, la récupération d’ordures pour revente d’objets d’occasion sont devenus une source de nourriture et de revenus pour de nombreuses familles afghanes exilées à Athènes.
Un samedi de décembre, je venais voir ce marché après les injonctions de plusieurs afghans avec qui j’avais discuté. Ils avaient vu ce phénomène à la fin du marché. Ils ne comprenaient pas pourquoi les gens devenaient obligés de récupérer des fruits et légumes invendables pour manger. D’après ce que j’ai pu comprendre par mes échanges avec eux, les afghans semblent partager une culture où il faut récolter les fruits de son travail et ne pas rester inactif. Parce que la Grèce n’offre aucune solution à ces exilés, ils survivent dans la débrouille, en attendant les papiers ou le départ vers un autre pays d’accueil. Pendant la journée, des afghans faisaient des achats. Quand le marché se termine, ce sont les familles sans le sou qui investissent la rue, discrètement, pour trier les invendus qui pourraient encore être consommables. Je revenais sur mes pas après avoir remonté toute la rue dans laquelle s’était tenu le marché. Pendant la demi-heure de marche que j’avais à faire avant de revenir sur mes pas, le soleil se coucha. Alors que la nuit s’installait et que les employés municipaux s’employaient à effacer les traces de ce marché, j’aperçus une mère et sa fille de sept ou huit ans marcher devant moi. Je restais derrière elles pour observer leur façon d’opérer. C’est tout à fait semblable aux scènes que l’on peut voir après le marché sous les voies du métro du côté de la station Barbès. Sauf que cette fois-ci, une enfant était en train de ramasser quelques tomates ou quelques oranges pour les mettre dans un sac en plastique. Je pris quelques photos de cette petite fille et sa mère pendant quelques minutes, alors que les machines municipales de nettoyage éclairaient la chaussée devant elles.
Une photo, une histoire #21 : Un avant gout d’Afghanistan
Contexte : Un marché hebdomadaire d’un quartier populaire du centre d’Athènes.
Les Afghans d'Athènes font principalement leurs courses au marché, où les prix sont bien moins élevés que dans les magasins grecs.
Le samedi, c’est jour de marché dans le quartier du centre d’Athènes qui accueille la plupart des migrants. Depuis quelques jours que j’étais arrivé dans la capitale grecque, plusieurs afghans m’avaient dit que je devrais aller dans ce marché du samedi si je voulais voir beaucoup d’afghans.
Je me suis donc rendu sur le marché un samedi gris du mois de décembre. Dès l’entrée dans la longue rue qui accueille les marchands sur ces trottoirs, je pénètre dans un autre monde, comme s’il existait une frontière interne à la Grèce. Toutes les nationalités exilées en Grèce semblent se trouver réunies sur ce marché : arabes du pourtour de la Méditerranée, bangladeshis, ghanéens, nigérians, et bien sûr des afghans au milieu de tant d’autres. Les seuls signes qui rappellent que nous sommes bien en territoire grec sont les écritaux des prix de la marchandise et les échanges en grec grâce auquel se concluent les transactions.
Des milliers de personnes sont passées faire leurs achats cette après-midi. Fendant la foule pour explorer le marché, mes oreilles bourdonnaient de la langue darie ou pachtoune. Puisque je cherchais à savoir comment vivaient les afghans en Grèce, je n’entendais plus qu’eux sur le marché. Tous les types d’exilés d’Afghanistan se présentèrent à mes yeux : voilées, une mère et sa fille faisant leurs courses ; des groupes de jeunes hommes plaisantant à voix haute ; des familles entières, le bébé dernier-né dans les bras du père. Presque tous les 10 mètres, j’entendais un groupe parler dans une langue sortie tout droit d’Afghanistan, révélant un peu plus le nombre d’exilés qui avaient échoué en Grèce depuis l’Asie centrale. Plusieurs fois, j’ai salué des hommes ou des familles avec qui j’avais longuement discuté les jours précédents.
Au bout d’une heure dans ce marché, j’avais aussi pu voir un afghan vendant des mouchoirs au coin d’une rue. Les immeubles à la façade vieillissante au-dessus de lui m’ont fait penser à une scène dans une grande ville d’Asie centrale, un peu comme si le nombre d’Afghans dans la rue transformait la scène en avant-gout d’Afghanistan.
Pendant tout ce temps passé à marcher au milieu de la foule, j’avais gardé l’appareil photo posé sur mon ventre, réglages de diaphragme et de vitesse faits. Je déclenchais sans porter l’appareil à mes yeux pour pouvoir réagir plus vite aux passants que je croisais. Sur cette photo, sacs de légumes en main, deux pachtounes distancent un Hazara de quelques pas.
Une photo, une histoire #20: Monte Alban
Contexte : Au sommet d’une des pyramides de Monte Alban, site archéologique zapotèque à proximité de la ville d’Oaxaca, Mexique.
De retour dans la grisaille parisienne, j’avais envie d’un peu de soleil ; c’est pour cette raison que j’ai choisi cette photo de Monte Alban.
Monte Alban est un site archeologique zapoteque, situé à une dizaine de kilomètres d’Oaxaca, dans le sud du Mexique. Le site a la particularité d’être construit au sommet d’une colline, arasée par la main de l’homme, qui surplombe de 400 m trois vallées qui l’entourent, à plus de 1940 m au dessus du niveau de la mer. Occupé entre 500 av. J.-C. et 800 ap. J.-C. le site a ensuite été abandonné. Patrimoine mondial de l’humanité depuis 1987, le site peut maintenant être visité facilement depuis Oaxaca.
J’étais au Mexique en 2001 pour un échange universitaire, et nous avions décidé, avec deux compères, de mettre à profit notre temps libre avant dedevoir rentrer en France pour visiter le sud du Mexique. Nous étions passés par le Yucatan, puis le Chiapas avant d’arriver en Oaxaca.
Puisqu’il n’est pas possible de considérer une visite touristique à Oaxaca complète sans avoir vu Monte Alban, nous avons voulu y venir. Mais pas en prenant un bus ou un taxi qui nous amènerait directement au site. Puisque Monte Alban était un centre religieux en haut d’une montagne, et parce que nous n’aimions pas la facilité, nous avons pris la méthode la plus courageuse (et aussi la moins chère pour les étudiants que nous étions). Un colectivo (les transports en commun mexicains) nous amènerait en banlieue d’Oaxaca, au pied de la montagne, et nous finirions les 3 ou 4 kilomètres d’ascencion à pied. Le temps étqit clément et ensoleillé, même si nous étions en plein mois de décembre. Nous avons donc laissé le bus puis entamé cette montée qui a du nous prendre une bonne heure. La pente était raide, mais la chaleur ne nous assomait pas. Le soleil du matin n’était pas encore chaud. Nous étions les seuls à faire la montée à pied, et quelques minibus de touristes nous ont dépassé en nous faisant respirer leur poussière.
Arrivés au sommet de la colline, nous sommes rentrés dans le site archéologique qui nous a offert un spectacle à couper le souffle. La colline est située au point de rencontre de trois vallées et la vue depuis les constructions pré-colombiennes était éPoustouflante. Nous surplombions les vallées depuis les hauteurs, le ciel était d’un bleu profond et cosmique. Depuis la plateforme sud d’où a été prise cette photo, nous contemplions les restes d’une civilisation éteinte, qui ne connaissait pas la roue mais avait eu la force d’araser le sommet de cette colline pour en faire sa capitale.
Devant ce spectacle du bleu du ciel, du jaune de l’herbe en pleine saison sèche et de la force d’esprit de l’humanité qui nous a précédé, nous ne pouvions que rester muet devant un paysage si grandiose…
| La série Une Photo, Une Histoire, est une série d’histoires courtes illustrées par une seule photo, publiées chaque semaine sur ce blog. Un tirage de cette photographie peut-être acheté directement ici. Le nombre de tirages de chaque photographie est limité à 25 exemplaires, signés et numérotés. |
1 Photo, 1 Histoire #19 : La route vers la déchéance
Contexte : Dans une chambre d’une des pensions clandestines accueillant les migrants afghans à Athènes.
Pendant le mois de décembre, lors de mon séjour en Grèce, j’ai eu l;a chance de pouvoir pénétrer dans une des pensions clandestines dans lesquelles certains migrants afghans séjournent quand ils passent par Athènes. Le lieu est en fait un appartement loué par un afghan qui sous-loue ensuite aux gens de passage. La vie est organisée de manière à maximiser la place dans l’appartement. Au moment où je suis passé dans cette pension, une soixantaine de personnes (hommes seuls, familles avec enfants) occupaient deux etages d’un petit immeuble (pour 150 mètres carrés environ).
Une des chambres de cette pension était exclusivement occupée par des hommes jeunes, entre 18 et 25 ans, qui étaient tombés dans la consommation d’héroïne depuis leur arrivée en Grèce. L’héroïne n’est apparemment pas très chère à Athènes, et se trouver très facilement, surtout dans le quartier d’Omonia. où les consommateurs grecs peuvent être vus en pleine défonce dans la rue.
Grâce au « gérant » de la pension clandestine, j’ai pu pénétrer dans cette chambre des héroïnomanes. Le gérant voulait absolument me faire connaître toute la misère que rencontrent les afghans quand ils passent par la Grèce. Une fois dans la chambre, le « gérant » a poussé les jeunes à me raconter leur histoire, à me raconter comment ils étaient tombé dans la consommation d’héroïne. Tous m’ont dit que c’est en Grèce qu’ils sont devenus accrocs, alors qu’ils n’y avaient jamais touché avant. Un des plus âgés d’entre eux avait bien gouté une fois à l’opium alors qu’il était en Iran, mais strictement tous étaient devenus des accrocs depuis leur arrivée en Grèce. La vie peut être d’une ironie crasse quand on sait que l’Afghanistan est le premier producteur mondial de pavot, la matière première qui sert à produire l’opium puis l’héroïne. L’ironie peut aller encore plus loin, puisque la production a fortement réaugmenté depuis 2001, c’est à dire depuis que les Etats-Unis sont présents en Afghanistan. La CIA a même été la complice passive du trafic d’héroïne vers les pays occidentaux pendant la guerre contre les Russes, puisque les chefs de guerre comme Gulbuddin Hekmatyar, alliés des Etats-Unis contre les soviétiques, trafiquaient l’héroïne pour financer leurs combats. Mais je m’égare un peu et ceci est une autre histoire.
Alors que j’étais assis dans cette chambre à écouter des jeunes hommes dont l’apparence avait été transformée par la consommation d’héroïne, je n’étais pas vraiment rassuré par la situation. Heureusement, ce manque d’assurance s’est atténué quand j’ai vu que d’autres hommes de la maison, non-consommateurs, nous avaient rejoint dans la chambre pour écouter les histoires que l’on me racontait. Pour des gens qui n’ont pas d’argent, je trouvais étonnant qu’ils fument cette drogue, mais comme souvent dans le cas des drogues dures, les consommateurs deviennent également des dealers à la petite semaine pour se permettre de payer leur consommation. Et à mesure que nous avancions dans la discussion, et qu’eux avancaient dans le manque, ils se sont mis à fumer devant moi, un peu comme pour me montrer dans quel état ils se mettaient. Déposant un peu de brown sugar sur un bout de papier d’alu, ils le réchauffaient à l’aide d’un morceau de papier torsadé afin d’en aspirer les vapeurs, comme c’est le cas sur cette photo. Après quelques dizaines de minutes, et peut-être autant de bouffées, leurs voix et leurs accents se sont faits plus incompréhensibles pour moi. Ils étaient en train de partir dans leur paradis artificiel qui leur permet d’oublier la difficulté et la déchéance de leur vie en Grèce. Attirés par un monde meilleur loin de la guerre, ils se retrouvent dans un pays qui ne leur offre quasiment aucun espoir d’obtenir des papiers. Enclavée géographiquement par rapport au reste de l’Europe, le passage vers l’Occident devient encore plus difficile. La police grecque ne fait pas de quartiers avec eux, les traite de manière inhumaine quasi-systématiquement (peut-être pour les dégouter de rester dans les pays ?) Et ces jeunes, pour oublier tout ça, se mettent à se droguer… Certains s’en sortiront sûrement s’ils arrivent à partir du pays, mais combien de ces jeunes afghans ont fui un pays en guerre en abandonnant leur famille pour se lancer sur cette route qui les mène parfois à la déchéance ?
Références :
- McCoy, Alfred W.; Cathleen B. Read, Leonard P. Adams II (mid-September 1972). The Politics of Heroin in Southeast Asia. CIA complicity in the global drug trade . Harper & Row. p. 464. ISBN 0-06-012901-8 .
Une photo, une histoire #18 : Des bergers iraniens
Contexte : quelque part entre Qara Kelisa et Makou, dans l’extrême nord-ouest de l’Iran.
Je voyageais en Iran pendant plusieurs mois en 2005. J’avais choisi une destination lointaine mais remplie de mystères : le monastère de Saint-Thaddeus, appelé localement Qara Kelisa. Perdu sur les hauts-plateaux entre Makou et la frontière turque, ce monastère a une histoire remplie d’évènements violents. Et pourtant, il a subsisté jusqu’à aujourd’hui. Les arméniens d’Iran organisent même un pèlerinage tous les ans pour célébrer un des saints apôtres qui aurait amené le christianisme dans cette région du monde.
A Makou, je trouvais un chauffeur qui m’amènerait à travers les 40 kilomètres de route montagneuses pour atteindre le monastère. La route coupait un paysage grandiose à chaque virage. La sortie de la vallée de Makou se faisait sur une traînée d’asphalte qui grimpait à flancs de montagne escarpées. Arrivée sur le plateau, la route serpentait presque tranquillement au milieu de paturages d’herbe rase qui s’étendaient jusqu’aux montagnes à perte de vue. Au détour du dernier virage se laissait finalement apercevoir le monastère. Je prenais mon temps pour faire le tour des bâtiments millénaires puis nous reprenions la voiture pour rentrer vers Makou avant que la journée ne soit trop avancée. Mon chauffeur était un azéri d’Iran longtemps émigré pour raisons économiques à Istanbul, qui parlait mieux le turc que le persan. Sur le chemin du retour, il me proposait de boire un thé chez un de ces amis qui habite dans le hameau qui borde la route un peu plus loin. Quelques instants plus tard, la Peykan quitte la route goudronnée pour s’engager sur un chemin de terre qui s’achève devant un groupe de trois maisons.
Nous descendons de voiture et immédiatement s’avance vers nous l’ami berger du chauffeur et son troupeau de moutons. Le berger reconnait de loin son chauffeur d’ami et nous accueille tous les deux très chaleureusement. Une fois les présentations faites, le berger appelle sa femme pour lui demander d’amener un sofreh (une nappe), du pain, du yaourt et du thé. La femme du berger s’exécute assez rapidement, et nous voila installés autour d’une nappe au milieu des hauts-plateaux de l’Azerbaïdjan iranien, un troupeau de moutons à nos côtés. Le pain lavash et le yaourt sont faits maison et sont délicieux. Ce yaourt de brebis est sûrement le meilleur que j’aie gouté jusqu’ici… Le thé nous réchauffe tous trois, le soleil couvert et le vent des hauts-plateaux rafraichit rapidement l’atmosphère, même en plein été.
Nous restions assis une grosse demie-heure à discuter, dans une langue mélangeant le persan, l’azéri et les signes avant que mon chauffeur sonne le signal du départ pour ne pas faire la route restante de nuit. Nous montions en voiture pour rejoindre la civilisation moderne tandis que les bergers allaient se préparer à parquer leurs moutons pour les protéger des loups, comme il y a 3000 ans.
| La série Une Photo, Une Histoire , est une série d’histoires courtes illustrées par une seule photo, publiées chaque semaine sur ce blog. Un tirage de cette photographie peut-être acheté directement ici. Le nombre de tirages de chaque photographie est limité à 25 exemplaires, signés et numérotés. |





