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Une photo, une histoire #8 : L'immolation pour Saint Thaddée

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Contexte : Pendant le pèlerinage arménien en l’honneur de Saint-Thaddée, à mi-chemin entre l’église-monastère et le village d’éleveurs voisins, en bordure d’une petite rivière.

Abattage dun agneau par des arméniens-iraniens.

Abattage d'un agneau par des arméniens-iraniens.

Le pèlerinage en l’honneur de Saint Thaddée suivi par la communauté arménienne d’Iran battait son plein depuis l’aube du jour précédent. En ce jeudi matin de juillet, j’avais décidé d’aller prendre des clichés du site du pèlerinage depuis les crêtes des montagnes qui ensserrent ce monastère du bout du monde. Vers 8h30, j’entamais la redescente vers les pèlerins. 600 mètres de dénivelé et quelques kilomètres plus bas, je rejoindrais les pélerins. Je me rappelle avoir pensé,pendant la descente : « Peut-être  surprendrais-je quelques lève-tard en train de finir leur petit déjeuner ? ».
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Written by fabdany

septembre 23rd, 2009 at 3:22

Un pèlerinage chrétien en République islamique d'Iran

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Vue du monastère Saint Thaddée et des pèlerins

Vue du monastère Saint Thaddée et des pèlerins

Spas ! – Attends ! – s’écrie en arménien une jeune iranienne qui enlève son foulard et son manteau avant de rejoindre ses amies. Elle vient d’arriver au monastère de Saint-Thaddée pour trois jours de pélerinage pendant lequel ce sont les règles des arméniens chrétiens qui s’appliquent, et pas celles des persans musulmans.Les pèlerins sont accueillis par les portraits des ayatollah Khomeini et Khamenei, respectivement premier et second guide de la révolution iranienne ; de Mahmoud Ahmadinejad, l’actuel président de la république ; et des deux patriarches de l’église chrétienne arménienne.
Depuis plus d’un demi-siècle est organisé un pèlerinage
en l’honneur de Saint-Thaddée, rassemblant plusieurs milliers de fidèles de l’église arménienne. Les arméniens d’Iran ou de l’étranger se déplacent en masse spécialement pour cette occasion. Ils viennent honorer Saint-Thaddée, un apôtre de Jésus connu sous le nom de Saint-Jude en Occident. Selon la tradition chrétienne arménienne, Thaddée, accompagné de Saint Barthélémy, aurait contribué à évangéliser cette région du monde au premier siècle après J.-C. Selon la même tradition, Saint-Thaddée aurait fondé la première église du monde à l’emplacement du monastère actuel avant d’être persécuté et d’être enterré en ce même lieu.

Le monastère autour duquel se déroule est situé sur le territoire de la république islamique d’Iran, même si les scènes qu’on y voit pourraient faire penser le contraire. Pendant trois jours, à Saint-Thaddée d’Artaz, la langue arménienne remplace la langue iranienne, devenue inaudible. Les débardeurs colorés, les shorts et les cheveux au vent remplacent le hejab islamique, d’ordinaire strictement incontournable en public au pays des mollahs. Pendant ces trois jours, la culture chrétienne arménienne se vit au grand jour, dans un esprit particulièrement festif. Cette atmosphère tranche avec le reste de l’année, pendant laquelle le monastère désaffecté n’accueille que de rares touristes. « Ce rassemblement n’est pas seulement un pèlerinage, c’est aussi une occasion de retrouver la famille et les amis. Le pèlerinage à Saint-Thaddée représente pour nous un espace de liberté, où nous pouvons chanter, danser et boire en toute tranquillité d’esprit » indique Michel Baghalian, un jeune diplômé en informatique venu de Téhéran avec trois de ses amis.
Loin des interdits islamiques, hommes et femmes vivent leur culture pendant ce pèlerinage annuel.
Dès l’instant où les pèlerins arrivent sur place, ils profitent de cette coupure annuelle avec leur quotidien. De la musique techno s’échappe des haut-parleurs des voitures, réglés au maximum. Les grillades improvisées à même le sol répandent leurs appétissantes odeurs et donnent l’occasion de goûter
l’alcool de raisin préparé dans le secret des maisons. On trinque à la santé des présents et de ceux qui ne viendront pas. Les toasts sont nombreux, joyeux et amènent l’ivresse. Quand le soleil s’est caché pour la nuit, les grillades et l’ivresse recommencent ; les instruments sont sortis de leurs étuis. Certains sont venus avec leur guitare et poussent la chansonnette autour d’un feu de bois. Un peu plus loin, au milieu des tentes, retentit le son du dhol (percussion ressemblant à une grosse caisse). Un cercle de danseurs s’est formé et se lance dans une ronde traditionnelle, sur un mode connu du Caucase à l’Irak.
Un attroupement s’est formé autour d’un couple arrivé de l’Arménie voisine. L’homme frappe son tombak et la femme gratte son santour en chantant. Garçons et filles ont entamé une danse sensuelle, faite de gracieux mouvements de bras et d’œillades appuyées sous le regard de leurs aînés. Alors que les festivités battent leur plein et que les pèlerins se promènent dans le camp de tentes, la foi n’est pas mise de côté. Il suffit de se glisser dans l’église pour être enveloppé dans un silence religieux.Le calme est parfois ponctué par les allées et venues d’un couple qui vient se recueillir et brûler un cierge. Ou d’un jeune homme qui dansait une heure avant et qui vient s’assoir quelques minutes sur les bancs de l’église et s’absorbe dans une prière. Jan et Alex, un couple d’européens qui ont fait étape à Saint-Thaddée sur l’itinéraire de leur tour du monde en camping car, concluent la journée en comparant ce pèlerinage « à une sorte de Woodstock à l’iranienne ».

Saint Thaddée a subi pillages et destructions depuis sa création, mais a toujours été survécu.Le lendemain matin, le soleil se lève sur un village de tentes endormi. La lumière encore douce du soleil d’été inonde le promontoire sur lequel est construit l’église, à 1800 m altitude sur les hauts plateaux de la région d’Artaz, à proximité de Tchaldirân. Tchaldirân, ou les quatre portes, est à la croisée de l’Asie mineure, de la Perse, de l’Arménie et du Kurdistan. Les montagnes et les hauts plateaux entourant l’église ont été le théâtre de nombreux évènements historiques. L’existence d’une église à cet endroit n’est attestée que depuis le dixième siècle, même si la légende remonte un millénaire plus tôt. L’histoire de l’église et du monastère qui l’entoure est une suite d’épisodes de destruction et de restaurations.  L’édifice est pillé par les mongols en 1230-1231 puis restauré par le sultan mongol Hûlagû Khan une vingtaine d’années plus tard sous l’insistance de sa mère et de sa femme, converties au christianisme. Une inscription dans l’église indique qu’un tremblement de terre a détruit l’église en 1319, et que l’évêque Zakaria a élevé une nouvelle église en pierres noires à l’emplacement de l’ancienne. Le monastère sera ensuite pillé à plusieurs reprises jusqu’au XXème siècle. En effet, la plaine de Tchaldirân, à la croisée de quatre mondes, a bien souvent été le théatre de combats entre Ottomans et Perses jusqu’à la première guerre mondiale. La dernière restauration d’importance est due au prince héritier de la dynastie iranienne des Qajar, Abbas Mirza. Il fait adosser une nouvelle église en pierre  claires à l’ancienne église réalisé en pierres noires.  Les travaux commandés par Abbas Mirza seront les derniers réalisés sur l’église, qui prend au XIXème siècle la forme sous laquelle on peut la visiter aujourd’hui. La couleur noire des pierres de l’ancienne église a donné son nom à l’édifice, connu sous l’appellation de Qara Kelisa (l’église noire) dans tout l’Iran.
C’est le dernier jour du rassemblement qu’a lieu la messe, célébrée en la présence de patriarches venus de Téhéran et de Tabriz. Dès le matin, les pèlerins se préparent pour la célébration religieuse. Une table est dressée devant le portail de l’église  qui permettra aux bénévoles de l’organisation du pèlerinage de vendre des cierges, et de préparer ainsi le prochain pèlerinage. Quand les officiants sortent de la sacristie située de l’autre côté de la cour, la foule les accueillit en formant spontanément une haie d’honneur autour d’eux. A l’instant où les patriarches et leurs aides passent le portail de l’église, ils découvrent une foule attendant impatiemment cette célébration du mystère chrétien, point culminant du pèlerinage. La petite église millénaire ne peut accueillir tous les pèlerins, et certains attendent dehors la sortie d’autres avant de pénétrer dans le lieu de culte.
L’odeur de l’encens remplit l’église. Les chants grégoriens de la chorale résonnent dans cette enceinte millénaire qui a aussi entendu le bruit des fusils des arméniens qui se battaient contre les ottomans pendant la première guerre mondiale. Après plus de deux heures et demie de messe et un sermon passionné, les religieux distribuent de l’eau bénite aux pèlerins, qui la boivent en faisant un vœu ou une prière. Cette eau bénite dégage une odeur presque enivrante dans l’église ; plus de quarante plantes et essences étant utilisées pour sa confection.
Le dernier prêtre à sortir de l’église est soutenu pour ne pas s’effondrer à cause de la fatigue et de la chaleur accumulées pendant près de trois heures de cérémonie. Malgré sa faiblesse, il répondra à toutes les sollicitations de bénédiction de la part des pèlerins. Certains ont parcouru plus de 2000 km sur les routes iraniennes ou franchi plusieurs frontières pour venir, et ne se voient pas repartir sans avoir fait bénir leur dernier né ou les crois achetées aux marchands du temple installés devant l’église.
La messe passée, les odeurs de grillade de moutons tués pour l’occasion et distribués aux voisins flottent de nouveau dans l’atmosphère.
Les conversations tournent autour des bons moments passés pendant ce pèlerinage, et de l’examen du dossier du monastère par l’UNESCO pour son inscription au patrimoine mondial de l’humanité. « Que l’église fasse partie du patrimoine serait une excellente chose pour la survie de nos traditions. Cela obligerait les autorités à préserver notre site alors que notre situation devient plus difficile dans ce pays depuis quelques années. Nombreux sont les arméniens qui émigrent en Californie. Notre situation économique est parfois difficile, et l’Etat ne nous aide pas beaucoup », commente Edmond Gharadaghi, un ouvrier en travaux publics originaire d’Ispahan.
Un des pèlerins a sûrement fait le vœu d’une inscription de l’église au patrimoine mondial en buvant l’eau bénite distribuée à la fin de la messe. La semaine suivante, l’UNESCO annonçait l’inscription des monastères arméniens d’Iran à la liste du patrimoine mondial de l’humanité. Avec le site de Saint Thaddée d’Artaz, les monastères de Sainte Marie de Dzordzor et de Saint Stéphane, situés dans la région, seront préservés pour les générations futures. Et le pèlerinage à Saint Thaddée aura encore de beaux jours devant lui.

NB : les noms de personnes ont été modifiés pour préserver leur anonymat.

Written by fabdany

août 27th, 2008 at 12:30