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Esprits disciplinés

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Il y a déjà plus de deux ans, j’ai lu un livre que je voulais partager avec le plus grand nombre. J’arrive maintenant à trouver le temps et le support pour le faire. Désolé pour les non-anglophones, mais je n’ai pas trouvé de traduction ou d’équivalent en langue française. Ce livre, c’est Disciplined Minds: A Critical Look at Salaried Professionals and the Soul-Battering System That Shapes Their Lives, de Jeff Schmidt.

Dans ce livre, l’auteur expose sa vision  du monde professionel et du système éducatif qui le précède sans faux-semblants. Le monde des professionels est hautement politisé, et la sélection s’y fait sur l’aptitude des candidats à se soumettre à l’idéologie ambiante. Jeff Schmidt a construit son argumentation à partir d’un certain nombre d’exemples et d’enquêtes dans le monde de la physique aux Etats-Unis, mais son propos peut être appliqué, dans une grande partie, aux mondes professionels dans d’autres domaines et d’autres lieux. Les grandes écoles à la française me semblent être elles-aussi, concernées.

Jeff Schmidt définit un professionel comme quelqu’un dont le travail se définit par l’idéologie et pas seulement par les compétences. L’idéologie est la pensée qui sous-tend et justifie les actions de chacun, y compris dans les activités quotidiennes. Aujourd’hui, le travail dans les pays développés se trouve concentré dans le secteur des services grâce aux gains technologiques ayant facilité la production. Les activités professionnelles comme la conception, l’analyse, l’écriture, la comptabilité, le marketing ou autres types de tâches créatives sont par leur nature même idéologiques. Les professionnels qui exécutent ses activités doivent se soumettre à un point de vue, à une idéologie qui est imposée par leur hiérarchie, souvent de manière diffuse. Même si les employeurs ont toujours surveillé les attitudes des personnes qu’ils embauchent (pour se protéger des syndicalistes trop virulents, et autres employés faisant preuve de « mauvaise attitude »), dans certains types d’emplois, l’idéologie devient cruciale pour réaliser les tâches qui sont assignées aux employés. Depuis le journalisme jusq’à l’éducation en passant par l’architecture, la vision du monde d’un employé affecte la nature même du produit de son travail, et pas seulement sa quantité ou sa qualité. Les journalistes de l’Humanité ou du Figaro ne présentent pas les mêmes papiers à leurs rédacteurs en chef, deux architectes ayant des idées opposées sur le réchauffement climatique ne concevront pas la même maison si on les mettait en concurrence. Les exemples pourraient être nombreux, j’espère aue ceux-ci sont suffisament parlants.

La thèse du livre de Jeff Schmidt est la suivante : les critères sur lesquels on juge de la capacité de quelqu’un à être qualifié pour devenir un professionnel ne résident pas seulement dans ses connaissances techniques, mais aussi dans sa capacité à travailler dans un environnement idéologique ou politique qui lui est imposé.

Le livre examine le système de sélection dans les « graduate schools » américaines. Ce système ressemble par de nombreux aspects au système des concours sanctionnant l’entrée dans une grande école de commerce ou d’ingénieurs en France. Les épreuves de sélection sont conçues autant pour juger des qualités techniques et intellectuelles des candidats autant que de leur attitude dans le travail. Quand on doit apprendre des tonnes de choses pour passer une épreuve de concours qui dure deux heures, on juge autant les connaissances que vous avez acquises que votre capacité à apprendre ce qu’on vous dit d’apprendre sans vous poser de questions. Ces questions en entraineraient sûrement d’autres qui vous éloigneraient de la trame imposée. Par voie de conséquence, le système éducatif qui produit les professionnels en fait des penseurs obéissants, qui pourront théoriser, expérimenter, innover, créer dans les limites d’une idéologie imposée.

Enfin, Schmidt explore les racines du manque de satisfaction des professionnels dans leurs jobs. Celle-ci serait dûe au manque de contrôle sur la partie idéologique d’un emploi. Alors que de nombreux professionnels choisissent cette carrière pour avoir la possibilité de contribuer à la société et donner un sens à leur vie, le système professionnel dans lequel nous évoluons pousse à accepter un rôle subordonné dans lequel les individus ne peuvent exprimer pleinement leurs idées et leur créativité. L’auteur finit par donner ses astuces pour résister ou se battre en gardant son indépendance d’esprit.

Après avoir lu ce livre, plus personne ne peut regarder son travail et sa formation de la même  façon.

Written by admin

novembre 24th, 2009 at 2:38