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Une photo, une histoire # 26 : Un paradis en sursis ?
Contexte : Stock Island, dernière île avant Key West, Floride.
L’Archipel des Keys, un chapelet d’îles coraliennes au sud de la Floride, ne surmonte l’Océan Atlantique et la Golfe du Mexique que de 5,50 mètres à son point le plus haut. L’histoire géologique de ces îles est faite de submersions et d’expositions aux éléments, depuis des centaines de milliers d’années. Ancien récif coralien émergé, ces îles au sud de la Floride sont le paradis des pêcheurs et des amateurs de plongée, sur plus de 150 kilomètres au sud de Miami.
Composé de plus de 1700 îles et îlots, cet archipel abrite plus de 80 000 personnes qui vivent dans un petit paradis : le climat est tropical, les eaux turquoises et le soleil brille toute l’année. Cependant, ce petit paradis américain pourrait bien être en sursis.
Depuis 1913, l’amplitude des marées sont mesurées à Key West, l’île la plus à l’ouest de l’archipel. Elles n’ont pas cessé d’augmenter depuis lors. Habitués aux ouragans, les habitants des Keys ont appris à vivre avec les inondations de leurs îles. Un grand nombre de maisons sont construites sur pilotis, et celles qui ne le sont pas sont surélevées d’un peu plus de deux mètres pour satisfaire aux conditions d’assurance contre les inondations. Mais que pourrait-il se passer si les niveaux des océans continuaient à monter ?
La végétation et l’aspect des iles changeraient. La mangrove gagnerait du terrain sur la forêt, et certaines maisons deviendraient inaccessibles. Chaque inondation causée par des tempêtes tropicales s’étendrait un peu plus sur les terres. Les grandes marées ou les pluies importantes inonderaient des zones habitées, comme sur cette photo prise en février 2010, un lendemain de grandes pluies.
Les habitants restent tout de même optimiste. Même si les eaux montaient, ils continueraient à s’adapter pour continuer à vivre dans leur paradis. Ils feraient des pilotis plus hauts, réhausseraient leur maison, iraient faire les courses en bateau. Mais ils ne sont pas prêts à abandonner leur retraite dorée dans ce petit coin paradisiaque des Etats-Unis. Au moins, ils ont déjà pris conscience de l’importance de protéger leur environnement pour pouvoir profiter de leurs îles. Mais pour combien de temps ?
Des limites arbitraires
Il est assez amusant (pour ne pas dire triste) de constater les limites arbitraires que se construisent les gens autour de leur monde. Pour certains, les limites sont celles de l’étendue du monde connu. Pour d’autres, les limites sont beaucoup plus proches, autour du quartier, de la province ou du pays.
Je pense à cela car quand j’ai annoncé il y a deux jours que j’étais français dans un parc national des keys, on m’a répondu : « Oh, you’re one of them ! » (sous-entendu : vous êtes un de ces étrangers !). La dame qui m’a répondu ça était embêtée parce que son système de création de clients dans sa base de données ne permettait pas vraiment de créer un nouveau client ayant une adresse hors des Etats-Unis. Je n’ose même pas imaginer quelle aurait été sa réaction si ‘avais donné une adresse à Kaboul ou en Irak…
Pour illustrer ces limites arbitraires, voici une photo de la borne marquant le point le plus au sud de la métropole US, à Key West. Vous pourrez remarquer que la borne annonce aussi que Cuba est à 90 miles (soit 150 kilomètres), mais que depuis 50 ans, il n’y a plus de relations officielles entre Cuba et les US. Encore une question de limites arbitraires (et de politiques, mais c’est une autre histoire).
1 Photo, 1 Histoire #19 : La route vers la déchéance
Contexte : Dans une chambre d’une des pensions clandestines accueillant les migrants afghans à Athènes.
Pendant le mois de décembre, lors de mon séjour en Grèce, j’ai eu l;a chance de pouvoir pénétrer dans une des pensions clandestines dans lesquelles certains migrants afghans séjournent quand ils passent par Athènes. Le lieu est en fait un appartement loué par un afghan qui sous-loue ensuite aux gens de passage. La vie est organisée de manière à maximiser la place dans l’appartement. Au moment où je suis passé dans cette pension, une soixantaine de personnes (hommes seuls, familles avec enfants) occupaient deux etages d’un petit immeuble (pour 150 mètres carrés environ).
Une des chambres de cette pension était exclusivement occupée par des hommes jeunes, entre 18 et 25 ans, qui étaient tombés dans la consommation d’héroïne depuis leur arrivée en Grèce. L’héroïne n’est apparemment pas très chère à Athènes, et se trouver très facilement, surtout dans le quartier d’Omonia. où les consommateurs grecs peuvent être vus en pleine défonce dans la rue.
Grâce au « gérant » de la pension clandestine, j’ai pu pénétrer dans cette chambre des héroïnomanes. Le gérant voulait absolument me faire connaître toute la misère que rencontrent les afghans quand ils passent par la Grèce. Une fois dans la chambre, le « gérant » a poussé les jeunes à me raconter leur histoire, à me raconter comment ils étaient tombé dans la consommation d’héroïne. Tous m’ont dit que c’est en Grèce qu’ils sont devenus accrocs, alors qu’ils n’y avaient jamais touché avant. Un des plus âgés d’entre eux avait bien gouté une fois à l’opium alors qu’il était en Iran, mais strictement tous étaient devenus des accrocs depuis leur arrivée en Grèce. La vie peut être d’une ironie crasse quand on sait que l’Afghanistan est le premier producteur mondial de pavot, la matière première qui sert à produire l’opium puis l’héroïne. L’ironie peut aller encore plus loin, puisque la production a fortement réaugmenté depuis 2001, c’est à dire depuis que les Etats-Unis sont présents en Afghanistan. La CIA a même été la complice passive du trafic d’héroïne vers les pays occidentaux pendant la guerre contre les Russes, puisque les chefs de guerre comme Gulbuddin Hekmatyar, alliés des Etats-Unis contre les soviétiques, trafiquaient l’héroïne pour financer leurs combats. Mais je m’égare un peu et ceci est une autre histoire.
Alors que j’étais assis dans cette chambre à écouter des jeunes hommes dont l’apparence avait été transformée par la consommation d’héroïne, je n’étais pas vraiment rassuré par la situation. Heureusement, ce manque d’assurance s’est atténué quand j’ai vu que d’autres hommes de la maison, non-consommateurs, nous avaient rejoint dans la chambre pour écouter les histoires que l’on me racontait. Pour des gens qui n’ont pas d’argent, je trouvais étonnant qu’ils fument cette drogue, mais comme souvent dans le cas des drogues dures, les consommateurs deviennent également des dealers à la petite semaine pour se permettre de payer leur consommation. Et à mesure que nous avancions dans la discussion, et qu’eux avancaient dans le manque, ils se sont mis à fumer devant moi, un peu comme pour me montrer dans quel état ils se mettaient. Déposant un peu de brown sugar sur un bout de papier d’alu, ils le réchauffaient à l’aide d’un morceau de papier torsadé afin d’en aspirer les vapeurs, comme c’est le cas sur cette photo. Après quelques dizaines de minutes, et peut-être autant de bouffées, leurs voix et leurs accents se sont faits plus incompréhensibles pour moi. Ils étaient en train de partir dans leur paradis artificiel qui leur permet d’oublier la difficulté et la déchéance de leur vie en Grèce. Attirés par un monde meilleur loin de la guerre, ils se retrouvent dans un pays qui ne leur offre quasiment aucun espoir d’obtenir des papiers. Enclavée géographiquement par rapport au reste de l’Europe, le passage vers l’Occident devient encore plus difficile. La police grecque ne fait pas de quartiers avec eux, les traite de manière inhumaine quasi-systématiquement (peut-être pour les dégouter de rester dans les pays ?) Et ces jeunes, pour oublier tout ça, se mettent à se droguer… Certains s’en sortiront sûrement s’ils arrivent à partir du pays, mais combien de ces jeunes afghans ont fui un pays en guerre en abandonnant leur famille pour se lancer sur cette route qui les mène parfois à la déchéance ?
Références :
- McCoy, Alfred W.; Cathleen B. Read, Leonard P. Adams II (mid-September 1972). The Politics of Heroin in Southeast Asia. CIA complicity in the global drug trade . Harper & Row. p. 464. ISBN 0-06-012901-8 .





